A 26 ans tout juste, avec un National Award de la Meilleure Actrice en poche, un héritage familial des plus convoités, le rôle-titre dans le prochain film de Mira Nair, et Amu sélectionné à Berlin, Konkona Sen-Sharma est devenue la nouvelle coqueluche du cinéma indien.
ICE : Votre mère est actrice et cinéaste de renommée internationale. Est-ce qu’une carrière d’actrice toute tracée vous attendait comme pour beaucoup d’enfants issus de ce milieu ?
Konkona : Ma mère était actrice, avant de devenir cinéaste. Etant enfant, j’allais sur les tournages pour être avec elle. Un jour, on cherchait un petit garçon pour tourner dans une publicité bengali pour la télévision. Les deux garçons choisis pour ce rôle n’étaient plus disponibles à cause de raisons diverses, alors, on m’a coupé les cheveux et j’ai joué le petit garçon dans cette publicité. Mais très tôt, à la maison ou avec mes amis, je jouais les réalisateurs en leur donnant les indications. Je faisais du théâtre à l’école et au lycée, sans vouloir être actrice pour autant. Ensuite, j’ai joué dans un film réalisé par mon grand-père et qui a reçu un National Award. A la fac, j’ai été approchée pour un rôle par un cinéaste bengali qui me proposait le rôle plutôt négatif d’une psychopathe. L’idée de jouer un tel rôle m’a plu. Je ne pensais pas que le film aurait un tel succès. J’ai même remporté des prix. Les choses se sont accélérées avec un autre film, Titli, suivi par le film de ma mère Mr & Mrs Iyer.
ICE : On dit que ce n’est pas évident de travailler en famille et que les comédiens appréhendent cette expérience. Etait t-il facile d’être dirigée par votre mère pour Mr & Mrs Iyer ?
Konkona : Il fallait que je joue une femme originaire d’Inde du Sud. Je crois que si je m’étais posé toutes les questions, j’aurais peut-être hésité à jouer dans son film. Non, en réalité, nous avons une relation de grande confiance. Il faut aussi que je vous dise qu’au moment où ma mère écrivait Mr & Mrs Iyer, son ordinateur était dans ma chambre. Ma mère tapait son scénario pendant que j’apprenais le texte du film que j’étais en train de tourner ; et parfois, elle me lisait des passages de Mr & Mrs Iyer à haute voix, donc je suivais l’émergence de l’histoire au fur et à mesure de sa création. Etant donné que j’avais suivi le développement du scénario étape par étape, je me sentais impliquée dans l’histoire. Au moment du casting, j’ai proposé à ma mère les noms de diverses actrices, mais elle m’a demandé de faire le rôle, ce qui m’a rendue inquiète. Elle a su trouver les mots pour me rassurer, et je me suis dit : « Après tout, ce n’est que ma mère. » En fait, il y a des avantages et des inconvénients à travailler en famille. Je crois que c’est parce que l’on a peur de décevoir ceux qui nous aiment.
ICE : Comment avez-vous préparé ce rôle ?
Konkona : Même pour mon premier film, j’ai fait du travail de préparation car le personnage que j’incarnais était difficile, tourmenté, et le côté psychopathe n’est pas facile à jouer ! Puis, pour Mr & Mrs Iyer, je me suis rendue à Madras où j’ai passé quelques semaines dans une famille afin de m’imprégner de leurs gestes, de leurs attitudes, du langage corporel et surtout pour parler le tamoul : parler l’anglais avec un accent tamoul était primordial pour se fondre dans le personnage. Devant ma mère, je me sentais gênée de parler avec cet accent qui n’était pas habituel, mais elle m’a encouragée et parfois, lorsque nous sortions ensemble faire du shopping, nous faisions semblant d’être deux femmes tamoules parlant anglais avec cet accent, afin que je me sente à l’aise plus tard sur le tournage. A mon retour de Madras, j’allais chez une femme tamoule que nous connaissions, et qui joue ma mère dans le film, afin d’assister aux cérémonies religieuses. Je lui ai demandé de lire mes dialogues devant un magnétophone pour pouvoir imiter son accent et répéter cela chez moi.
ICE : Vous formez un couple parfait avec Rahul Bose.
Konkona : C’était un vrai plaisir pour moi de travailler avec Rahul que je ne le connaissais pas auparavant. C’est un professionnel qui fait remarquablement bien son travail, mais qui sait également s’adapter aux autres. Pour produire une alchimie sur l’écran, je pense qu’il faut être en symbiose avec ses partenaires. C’est ce qui s’est produit, je crois que l’on se comprenait sans se parler. On est restés amis.
ICE : Le National Award de la Meilleure Actrice a-t-il changé quelque chose ?
Konkona : Le National Award n’a pas changé m’a façon d’être ou de travailler, ça m’a fait très plaisir, bien sûr ! Une telle récompense, qui est censée être la plus importante du pays, a pour but de vous présenter au grand public et de vous rendre médiatique. Il est certain que grâce à ce prix j’ai commencé à recevoir plus de projets de films. On reçoit toutes sortes de propositions, mais l’essentiel pour moi n’est pas le salaire mais plutôt les histoires que l’on raconte, les compétences du cinéaste ; je n’ai jamais fait de film à gros budget !
ICE : Chai, Pani etc, le film de Manu Rewal, est bien un film à petit budget. C’est à cela que vous faites allusion ?
Konkona : Oui, voilà, vous avez la preuve avec le film de Manu Rewal ! Manu et moi nous sommes rencontrés dans un café à Delhi pour parler de son film. Tout cela, bien entendu, avant que Mr & Mrs Iyer reçoive toutes ces récompenses. Le fait d’interpréter un double rôle me fascinait et présentait un défi que je devais relever. Et puis, je voulais changer de registre et faire autre chose. C’est drôle, mais après Mr & Mrs Iyer, les cinéastes tamouls ont commencé à m’envoyer des scénarios.
ICE : Avez-vous été contrariée que le film Chai Pani etc. soit censuré pour certaines de ses scènes ? Le film est une ironie sur la bureaucratie indienne.
Konkona : Pas du tout, au contraire, cela m’amusait de voir que le film était censuré pour des scènes où nous nous embrassons et où je fume, rendez-vous compte ! (Eclat de rire.) Je ne crois pas à la censure, personnellement, alors j’ai trouvé ça ridicule.
ICE : Vous venez de terminer plusieurs films. Parlez-nous-en.
Konkona : J’ai trois autres films qui sortent bientôt. Amu de Shonali Bose, basée à Los Angeles. C’est un film en anglais, je joue une Américaine d’origine indienne, avec un accent bien américain cette fois-ci (Rire.). Cette jeune femme vient en Inde pour enquêter sur ses parents biologiques et elle découvre que son passé familial est lié aux émeutes de 1984 contre les sikhs . Personne n’avait songé de faire un film sur ce sujet. Shonali Bose va transformer son scénario en roman sur le sujet. C’est une très belle histoire et ce sera un film intéressant à voir.
Ensuite j’ai également tourné dans Page 3 de Bhandakar, qui raconte la vie d’une journaliste qui fréquente les soirées très branchées, et le contraste avec sa propre vie. C’est un film qui explore les différences entre les milieux qui coexistent à Bombay, vues par l’œil d’une journaliste.
ICE : C’est vrai que vous avez tourné dans un film d’horreur ?
Konkona : Oui, c’est Amavas, un film d’horreur en hindi. Je n’aurais jamais imaginé que je tournerais un jour un film d’horreur. Une expérience fantastique ! En fait, je crois que j’aime la variété des rôles. C’est ennuyeux de toujours faire la même chose. J’ai la chance que l’on me propose des rôles qui me plaisent, avant toute chose.
ICE : Mira Nair vous a choisie pour son prochain film ?
Konkona : Oui, en fait, Mira avait proposé le rôle à Rani Mukherji qui n’avait pas de disponibilité de dates, alors elle m’a contactée et j’ai accepté le rôle. Le film de Mira Nair est une adaptation du roman The Namesake, que j’ai adoré. Cela représente un véritable défi pour une actrice qui n’a que 26 ans, car je dois jouer le rôle d’une femme de 19 ans à 40 ans. Je n’avais qu’une seule envie, c’était de travailler avec Mira, quel que soit le rôle !
ICE : Quels sont les cinéastes à qui vous diriez « oui » s’ils vous proposaient un rôle ?
Konkona : Lars Van Trier et Wong Kar-wai me font rêver ! J’aime beaucoup ce qu’ils font.
ICE : Des noms de cinéastes indiens ?
Konkona : Si je vous cite des noms de cinéastes indiens avec qui je souhaiterais travailler, ils vont croire que je cherche des rôles, alors je vais me taire. Chut ! Je ne dirais rien !
Sonia Rannou